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Quelles tensions entre productivité et accompagnement médico-social au sein des ESAT ?

Quelles tensions entre productivité et accompagnement médico-social au sein des ESAT ?

Lorsque l’on parle de rentabilité, de productivité, on aborde l’aspect économique d’un établissement ou d’une entreprise. Comme il a été mis en avant plus haut, cette notion a souvent été opposée à celle de social. La représentation que peuvent avoir les individus se manifeste souvent par des apriori et des stéréotypes qui sont parfois assez éloignés de la réalité. Vincent Cristallini et Françoise Goter-Grivot (2012) mettent en évidence l’apriori suivant, assez répandu dans la population générale : « le but d’une entreprise serait le profit et tous les dirigeants des entreprises ont une forte propension à le maximiser de manière malsaine ».

Ils vont alors aborder le cas des « entreprises sociales » dont les ESAT font partie et mettre en avant les éléments suivants : « L’entreprise sociale a ceci de particulier qu’elle comporte non seulement des logiques sociales internes comme toute entreprises, mais que son produit est de fournir des prestations directes à des humains, activité éminemment sociale. » (p.18). - la formation des moniteurs et des chefs d’ateliers (ou responsables d’atelier) peut avoir tendance à influencer la logique de rentabilité au sein des ateliers, car les moniteurs et/ou 19 chefs d’atelier viennent parfois du monde professionnel et leur formation au handicap est souvent assez mitigée et pas toujours exigée dans les établissements.

Dans certains ESAT, les fiches de poste mentionnent une formation au « handicap » qui serait « bienvenue ». Mais la question est de savoir pourquoi n’est-elle pas obligatoire ? En effet, certaines directions de ces établissements orientent leurs embauches d’employés dans une optique de management et on voit alors l’apparition de chefs de service venant d’un milieu « hors travail social » ayant des compétences pratiques liées aux activités qu’ils proposent.

Leur apprentissage de la prise en charge des travailleurs en situation de handicap s’effectuera « sur le tas ». Comme le décrit Raymond Curie (2011) : « Dans les ESAT, la logique de la rentabilité amène les directions à sélectionner les personnes handicapées, ce qui va à l’encontre des orientations définies à l’origine de ces établissements » (p.106). Cette sélection met en place une certaine forme de jugement de ce que peut apporter la personne en terme de travail.

On est donc selon cet article dans un monde du travail adapté où ce n’est pas à l’établissement de proposer des solutions spécifiques à chaque situation, mais à la personne de montrer ce dont elle est capable et si cela convient ou ne convient pas à la logique de l’établissement. On peut voir dans ce cadre réapparaître les notions d’intégration, d’insertion et d’inclusion, mais aussi celui d’« employabilité ». Raymond Curie (2011) apporte l’élément suivant : « En bref, la tendance dominante requise : c’est de faire plus avec moins de moyens.

Dans ces conditions, la relation éducative, pourtant indispensable, et le temps qu’elle nécessite n’apparaissent plus comme une priorité » (p.106). Néanmoins, le nombre croissant de personnes ayant une RQTH et voulant venir travailler en ESAT est en constante augmentation. Ces établissements sont donc « forcés » d’établir des listes d’attente et de sélectionner.

Cette même logique d’« employabilité » est interrogée par le compte rendu de l’OIT du 9 mars 2007 : « Les faibles ont-ils leur place dans les économies plus compétitives ? L’évaluation des politiques traditionnelles en faveur des personnes handicapées laisse planer le doute. L’Europe du processus de Lisbonne parie sur une augmentation du taux d’emploi difficilement conciliable avec les marchés du travail de plus en plus sélectifs, qui misent de façon démesurée sur l’apparence physique et la bonne santé. La sous-qualification de la majorité des travailleurs handicapés, due aux stéréotypes et aux comportements des entreprises, est responsable de leur “employabilité” réduite sur le marché du travail. » 

Les impacts de la logique de rentabilité des ESAT dans le monde du médico-social ont été mis en évidence par Gaëlle Légo (2013). La question qui fait actuellement débat dans notre société et dans le monde professionnel adapté - que sont les ESAT- est : « Comment faire valoir dans une société de « l’urgence », le nécessaire respect de la temporalité du sujet ? ». L’auteure de l’article aborde la notion de temporalité et définit certaines caractéristiques selon le milieu professionnel. Elle parle « d’idéologie de la vitesse » dans le monde de l’entreprise. Mais, cette idéologie peut être rattachée au monde scolaire, où les enseignants attendent souvent une réponse immédiate des élèves, ne leur laissant pas le temps de la réflexion et privilégiant alors une démarche compétitive entre eux : tout doit être centré autour du « plus rapide » et du « plus efficace ».

Mais qu’en est-il de l’enfant qui n’ose pas répondre ? De l’enfant qui a des problèmes d’élocution ou qui tout simplement n’a pas compris la consigne ? Dans l’optique de la scolarité adaptée, dans le champ de handicap, la remédiation s’effectue en laissant un temps de réflexion à l’élève, plus ou moins long en fonction de ses difficultés. C’est ce laps de temps qui manque dans le monde scolaire ordinaire, mais aussi dans le monde professionnel.

Avoir une logique axée essentiellement autour du rendement le plus rapide favorise la prise de risque, mais aussi favorise l’apparition de certaines erreurs chez les travailleurs handicapés ou les élèves en difficulté. La logique de rentabilité dans les ESAT introduit une temporalité issue du monde du travail ordinaire dans un milieu protégé et peut alors mettre en tension le versant médicosocial qui nécessite de s’adapter à la temporalité de chaque individu.

Après une discussion informelle avec un chef d’atelier au sujet de la double optique des ESAT, il semble trouver la solution « difficile à gérer » dû à un manque de formation dans l’encadrement d’un public en situation de handicap. Lui-même vient d’un secteur industriel ordinaire et il n’avait jamais été en contact direct avec la situation de handicap dans le cadre de son travail.

Les ESAT ont une activité professionnelle, ce sont des « entreprises » médico-sociales, ils ont des clients, ils ont des travailleurs, ils ont des ateliers de sous-traitance, de conditionnement ou de blanchisserie. Ils ont besoin de cette logique de rentabilité en plus des subventions de l’État pour subsister. C’est donc dans cette tension permanente que les encadrants vont devoir trouver un équilibre. Certains y parviennent, d’autres ont l’impression d’y être arrivés, mais qu’en est-il réellement ?

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Jérôme Jouret


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